De la paix individuelle à la paix mondiale : entretien avec la Dre Farah Dustdar

Dans cette édition de Peace Dialogues in Luxembourg, Omid Attar s’entretient avec la Dre Farah Dustdar sur les fondements philosophiques, sociaux et pratiques de la paix. À travers le pluralisme kantien, la démocratie, l’éducation, la culture, l’art et la participation des femmes, cette conversation interroge la manière dont la paix peut se développer à partir des relations humaines quotidiennes pour aboutir à un ordre international stable.
1. De la paix individuelle à la paix mondiale
Question
Votre recherche doctorale portait sur le pluralisme kantien et sur un modèle allant de la pluralité individuelle et des relations interpersonnelles pacifiques à la démocratie et à la paix sociale, puis à la paix entre les nations et les cultures. Comment comprenez-vous ce lien aujourd’hui ? Peut-on véritablement construire la paix mondiale sans cultiver d’abord des relations pacifiques et pluralistes aux niveaux individuel et social ?
Réponse de la Dre Dustdar
Accepter la pluralité et cultiver des relations pacifiques entre les individus sont certainement des conditions nécessaires à la création d’une culture de paix dans la société, mais elles ne sont pas suffisantes. Pour parvenir à la paix au niveau international, il faut également des organisations et des structures capables de réguler les relations entre les États par des lois démocratiques. Autrement dit, nous avons besoin d’une forme d’ordre fédéral mondial dans lequel les pays puissent poursuivre leurs intérêts sans que les intérêts nationaux conduisent à la guerre et aux conflits armés. Cela supposerait de créer une institution semblable aux Nations Unies actuelles, tout en surmontant leurs faiblesses et leurs insuffisances présentes. Bien entendu, la mise en place d’un tel ordre — et sa stabilité — dépend du développement moral des populations du monde entier et d’une reconnaissance commune de la nécessité de la paix et de la non-violence. Bien que la plupart des personnes souhaitent la paix, la situation politique internationale actuelle montre que l’humanité n’a pas encore atteint ce niveau de développement moral.
2. Éthique, politique et paix
Question
Kant estimait que la politique et la morale ne devaient pas nécessairement s’opposer. À une époque où les décisions politiques sont souvent guidées par le pouvoir, la sécurité et les intérêts nationaux, est-il encore réaliste de parler d’une politique éthique ? Que signifierait-elle concrètement pour la construction de la paix ?
Réponse de la Dre Dustdar
Kant soutenait que la politique pouvait être éthique parce que l’ensemble de son système philosophique reposait sur l’idée que la morale devait être formulée sous forme de droit ; il proposait une méthode pour exprimer les principes moraux sous une forme juridique. Vers la fin de sa vie, toutefois, il a conclu que ce projet n’était pas possible sans reconnaître Dieu et la religion. L’un de ses derniers ouvrages, La Religion dans les limites de la simple raison, examine le type de religion qui conviendrait à une société ouverte et libre. Pour répondre à votre question, si la politique n’est pas compatible avec la morale, elle ne pourra jamais véritablement contenir la guerre, car la guerre elle-même viole les principes moraux. Sans contenir la guerre et la violence, la paix n’a pas de sens.
3. L’éducation et la culture comme infrastructures de paix
Question
La paix est souvent considérée comme une affaire de gouvernements, de diplomates et d’institutions internationales. Mais si elle commence aussi aux niveaux individuel et social, quel rôle l’éducation et la culture devraient-elles jouer ? Pouvons-nous éduquer consciemment les générations futures au pluralisme, au dialogue, à la pensée critique, à l’empathie et à la responsabilité civique comme fondements de la paix ?
Réponse de la Dre Dustdar
Une culture de paix se crée certainement par l’éducation. Mais cette éducation suppose au préalable un accord sur les principes moraux qui doivent guider et réguler la paix. L’éducation est façonnée par les valeurs qui prévalent dans une société. Le point de départ de toute éducation à la paix doit donc être l’acceptation des principes éthiques sur lesquels cette éducation repose.
4. De nouvelles voies vers la paix : art, sport, technologie et relations économiques
Question
Au-delà de la diplomatie traditionnelle, des domaines comme l’art, le sport, la technologie et la coopération économique peuvent rapprocher les personnes par-delà les frontières politiques et culturelles. Parmi ces voies non traditionnelles, laquelle possède, selon vous, le plus grand potentiel pour construire la confiance et la paix ? Quelles conditions sont nécessaires pour éviter qu’elles ne deviennent de nouvelles sources de concurrence, d’inégalité ou de division ?
Réponse de la Dre Dustdar
Parmi les domaines que vous mentionnez, l’art possède le plus grand potentiel pour rapprocher les personnes. Le sport, la technologie et les relations économiques peuvent certainement créer des liens positifs, mais ceux-ci reposent généralement sur des intérêts économiques individuels, collectifs ou nationaux. La relation économique entre les États-Unis et la Chine, dont Henry Kissinger fut le principal architecte, a été construite sur cette hypothèse. On pensait que les relations économiques et technologiques entraîneraient également des changements intellectuels et politiques en Chine. Aujourd’hui, nous pouvons constater qu’une interdépendance économique s’est développée entre les deux pays, mais qu’elle n’a pas produit la transformation intellectuelle ni le type de relation qui mène à une paix durable. L’art est différent. Bien qu’il puisse aussi avoir une base économique ou professionnelle, ses effets sont spirituels et touchent le cœur et l’esprit des personnes. L’art peut créer une profonde solidarité humaine, à condition que les artistes puisent leur inspiration dans les valeurs de paix et d’humanisme.
5. Démocratie, pluralisme et paix sociale
Question
Dans le modèle que vous avez étudié, la démocratie et la paix sociale constituent un lien important entre la paix au niveau individuel et la paix au niveau international. Une paix internationale durable dépend-elle donc de la qualité de la démocratie, du pluralisme et de l’éthique civique au sein des sociétés ? Que se passe-t-il lorsque des institutions démocratiques existent formellement, mais que la culture du pluralisme reste faible ?
Réponse de la Dre Dustdar
Il est remarquable qu’au XVIIIe siècle, alors qu’aucune des démocraties actuelles n’existait encore, le philosophe allemand Kant estimait qu’il n’y aurait pas de guerre entre pays démocratiques. En Europe, les États d’Europe occidentale qui ont fondé leurs constitutions sur la démocratie après la Seconde Guerre mondiale ont conservé des relations pacifiques entre eux jusqu’à aujourd’hui. La démocratie est toutefois un processus et existe à des degrés différents. Les pays qui ont entamé une transition vers la démocratie tout en conservant des faiblesses internes courent toujours le risque de se désintégrer ou de devenir des régimes autoritaires. Une transformation juridique ne suffit pas ; il faut aussi créer une culture de la démocratie. Les principes démocratiques — tels que la conviction que tous les êtres humains sont égaux et le respect des droits d’autrui — doivent commencer au sein de la famille, puis s’étendre à la société et à la politique.
6. Les femmes et une nouvelle manière d’imaginer la paix
Question
Vous avez beaucoup écrit sur les femmes, la politique et la paix. Au-delà de l’égalité de représentation, les expériences et les perspectives des femmes peuvent-elles contribuer à des modèles différents de leadership, de dialogue, de prévention des conflits et de construction de la paix ? Autrement dit, une plus grande participation des femmes peut-elle changer non seulement les personnes qui prennent part aux processus de paix, mais aussi la manière dont nous comprenons et construisons la paix elle-même ?
Réponse de la Dre Dustdar
Les pratiques de sollicitude souvent associées aux rôles des femmes dans la famille — prendre soin des autres, servir les membres de la famille et faire des sacrifices — pourraient contribuer à une évolution positive vers un monde plus pacifique si ces principes entraient dans la vie professionnelle et politique. Mais nous devons garder à l’esprit que l’enjeu décisif n’est pas simplement le genre d’une personne : ce sont les valeurs qu’elle suit. Les hommes aussi peuvent intérioriser ces valeurs dans leur pensée et leur conduite. Cela deviendra possible lorsque la préservation de la vie humaine, le soin apporté aux autres et le service de la société seront prioritaires, et lorsqu’une structure sociale actuellement fondée sur les intérêts matériels, l’augmentation des profits, la concurrence et le confort individuel sera reconstruite sur l’humanisme et le souci du bien commun. Au départ, cela peut paraître idéaliste. Pourtant, nous devrions nous souvenir que chaque grande avancée de l’histoire humaine a autrefois semblé être un idéal inaccessible. Grâce aux efforts, aux luttes et à la persévérance des personnes qui croyaient à ces idéaux, ils sont finalement devenus réalité.
Version française traduite de l’entretien publié en anglais.
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