La paix au quotidien : entretien avec Paul Galles

Dans cet entretien de la série « Dialogues de paix au Luxembourg », Paul Galles aborde la paix comme une pratique quotidienne fondée sur la dignité, l’éducation, la justice sociale et la responsabilité démocratique. En échangeant avec Omid Attar, il explore comment le Luxembourg peut dépasser la simple coexistence pour construire des relations porteuses de sens, comment les enfants peuvent faire l’expérience de la paix dès leur plus jeune âge et comment le désaccord peut rester constructif.
À propos de Paul Galles
Paul Galles est député à la Chambre des Députés du Luxembourg pour le Parti populaire chrétien-social (CSV) et échevin de la Ville de Luxembourg chargé de l’éducation et de la jeunesse. Son parcours comprend un doctorat en théologie, onze années comme prêtre catholique et un engagement social au sein de Young Caritas.
Les réponses expriment les réflexions personnelles de Paul Galles et ne représentent pas la position officielle de son parti politique, de la Chambre des Députés, de la Ville de Luxembourg ou de toute autre institution.
1. La paix et votre parcours personnel
Votre parcours a relié réflexion théologique, engagement social et responsabilité politique.
Question — Omid Attar
Que signifie la paix pour vous aujourd’hui, et quelle expérience de votre vie a le plus remis en question ou transformé votre compréhension de la paix ?
Réponse — Paul Galles
Pour moi, la paix signifie aujourd’hui bien davantage que l’absence de guerre, de violence ou de conflit. La paix est une attitude envers les autres et, en même temps, une tâche qui incombe à la société. Elle commence là où nous reconnaissons la dignité d’une autre personne, indépendamment de son origine, de sa religion, de ses convictions ou de son histoire de vie.
Mes onze années comme prêtre catholique ont profondément marqué ma compréhension de la paix. Dans la pensée chrétienne, la paix n’est pas simplement la tranquillité ou l’harmonie. La notion biblique de Shalom décrit un état dans lequel les relations s’épanouissent : entre les personnes, au sein de la société, avec la création et avec Dieu. La paix signifie que la vie peut se déployer.
Cependant, mon travail social m’a aussi appris que les bonnes intentions ne suffisent pas. Il ne suffit pas simplement d’aider les personnes ; nous devons aussi nous demander pourquoi elles ont besoin d’aide et quelles structures de la société engendrent l’injustice.
Mon travail politique a encore élargi cette compréhension. J’ai été particulièrement marqué par les rencontres avec des personnes qui souffrent de la guerre, du déplacement forcé et de l’oppression politique. Lorsque l’on s’engage auprès d’enfants ukrainiens emmenés de force en Russie, ou de personnes qui luttent pour la liberté et la démocratie au Bélarus, la paix devient une question très concrète.
J’en suis ainsi arrivé à une conviction essentielle : la paix et la liberté ne doivent pas être opposées l’une à l’autre. Une paix fondée sur l’oppression n’est pas une véritable paix.
Le changement le plus important dans ma compréhension est peut-être que je considère désormais la paix moins comme un état figé que comme un processus. La paix n’est jamais définitivement acquise ; elle doit être constamment recréée, par l’écoute, la justice, le courage, le pardon et la responsabilité politique.
2. La paix dans la vie quotidienne au Luxembourg
Le Luxembourg ne connaît pas la guerre, mais la paix au quotidien peut aussi dépendre de la manière dont les personnes vivent dans leur quartier, sur leur lieu de travail et dans leurs relations avec les institutions publiques.
Question — Omid Attar
Où voyez-vous la paix se construire dans la vie quotidienne au Luxembourg, et où reste-t-elle fragile ? Pourriez-vous décrire une situation qui vous a aidé à percevoir la différence entre vivre simplement les uns à côté des autres et vivre véritablement ensemble ?
Réponse — Paul Galles
À bien des égards, le Luxembourg est une extraordinaire expérience sociale. Des personnes de nationalités, de langues, de religions et d’origines culturelles très diverses vivent à proximité les unes des autres. Cette diversité représente une formidable occasion, mais elle ne crée pas automatiquement de cohésion sociale.
Pour moi, il existe une différence fondamentale entre la coexistence et le vivre-ensemble. Coexister signifie se tolérer mutuellement et éviter autant que possible de se déranger. Vivre ensemble, en revanche, signifie construire des relations, assumer une responsabilité partagée et se considérer comme faisant partie d’une même société.
Dans mon travail à la Ville de Luxembourg, je constate combien les lieux concrets de rencontre sont importants : les écoles, les structures d’accueil pour enfants, les clubs de jeunes, les clubs sportifs, les initiatives de quartier et les places publiques.
Une école, par exemple, n’est pas seulement un lieu où les enfants apprennent les mathématiques ou les langues ; c’est aussi un lieu où des enfants de milieux sociaux et culturels différents apprennent à vivre ensemble. C’est un cadre dans lequel ce qui était inconnu peut devenir familier.
3. L’éducation à la paix dès l’enfance
Vos responsabilités dans les domaines de l’éducation et de la jeunesse vous rapprochent des lieux où les enfants découvrent pour la première fois la différence, la coopération et le désaccord.
Question — Omid Attar
Que devraient pouvoir apprendre et expérimenter les enfants dès leur plus jeune âge pour vivre en paix avec les autres ? Comment les écoles peuvent-elles cultiver le dialogue, l’esprit critique et le respect des différences sans demander aux enfants de simplement se conformer ou d’éviter le désaccord ?
Réponse — Paul Galles
Je crois que les fondements de la paix se posent très tôt, bien avant qu’une personne ne comprenne des notions politiques ou philosophiques comme la démocratie, les droits humains ou la justice.
Un enfant doit d’abord faire l’expérience de sa propre valeur : être entendu, voir ses sentiments pris au sérieux et comprendre que d’autres personnes possèdent cette même dignité.
C’est à partir de là que se développent des capacités essentielles au vivre-ensemble pacifique : l’empathie, la confiance en soi, la tolérance à la frustration, la capacité à gérer les conflits et la volonté d’assumer des responsabilités.
Les enfants devraient pouvoir faire l’expérience que leur avis compte. Ils devraient apprendre à s’écouter, à élaborer des règles ensemble, à traverser les conflits et à accepter les décisions, même lorsque celles-ci ne correspondent pas toujours à leurs propres souhaits.
J’irais même plus loin : une école qui veut favoriser la paix doit elle-même être un lieu où les enfants font l’expérience de la paix. Cela concerne le ton des échanges, les relations entre adultes et enfants et la question de savoir si chaque enfant éprouve un sentiment d’appartenance.
La paix ne peut pas être enseignée de manière isolée ; elle doit être vécue.
4. De l’aide à une participation à part entière
Votre travail avec Young Caritas et votre engagement européen concernant les personnes en exil offrent des perspectives différentes sur la solidarité et l’inclusion.
Question — Omid Attar
Qu’est-ce qui aide les migrants, les réfugiés et les autres personnes exposées à l’exclusion à passer du statut de bénéficiaires d’aide à celui de contributeurs reconnus de la société ? Que peut apprendre le Luxembourg de votre expérience pour construire la paix par la participation, au-delà de la seule assistance ?
Réponse — Paul Galles
Les personnes qui arrivent au Luxembourg n’apportent pas seulement des défis ; elles apportent des connaissances, des expériences culturelles, des compétences professionnelles, des idées et des histoires personnelles. Notre tâche est de leur donner la possibilité de mettre ces capacités à contribution.
Concrètement, cela signifie l’accès à l’éducation, à l’apprentissage des langues, à l’emploi, aux associations, aux formes de participation démocratique et aux réseaux sociaux.
Mais cela signifie aussi ne pas simplement interroger les personnes sur leurs besoins, mais les associer à la prise de décision.
5. La justice sociale et les fondements de la paix
Votre travail sur la Charte sociale européenne porte sur les liens entre droits sociaux, démocratie et justice.
Question — Omid Attar
Comment les inégalités d’accès au logement, à l’éducation ou à un travail porteur de sens affectent-elles la paix sociale et la confiance au Luxembourg ? Lorsque les ressources sont limitées, quels principes devraient guider les décisions sur les besoins à traiter en priorité ?
Réponse — Paul Galles
Je suis convaincu que la justice sociale est une condition essentielle d’une paix durable.
Une société peut sembler calme en surface tout en étant marquée par de profondes injustices. Lorsque les personnes ont durablement le sentiment de ne pas avoir une chance équitable, de ne pas être entendues ou d’être exclues de possibilités fondamentales, la méfiance s’installe.
Cette méfiance peut se diriger vers les institutions, les responsables politiques ou d’autres groupes sociaux.
Au Luxembourg, nous le voyons particulièrement clairement dans la question du logement. Les personnes qui ne trouvent pas de logement abordable alors même qu’elles travaillent vivent une contradiction entre la prospérité économique de notre pays et la réalité de leur propre vie.
Il en va de même pour l’éducation. Lorsque le milieu social d’un enfant influence fortement ses possibilités éducatives, nous devons nous demander si nous sommes réellement à la hauteur de notre engagement en faveur de l’égalité des chances.
La Charte sociale européenne nous rappelle que les droits sociaux ne sont pas un simple complément facultatif aux libertés politiques et civiles ; ils sont fondamentaux pour une société démocratique.
6. Des principes communs dans une société diverse
Le Luxembourg réunit des personnes de langues, de convictions et de modes de vie différents. Un sentiment d’appartenance commun n’implique pas nécessairement de partager les mêmes croyances.
Question — Omid Attar
Quels principes communs peuvent aider les personnes à construire la paix au-delà de ces différences, et comment développer ces principes sans imposer la vision du monde de la majorité ? Votre expérience a-t-elle changé votre manière d’aborder cette question ?
Réponse — Paul Galles
Je considère comme une erreur de croire qu’une société pacifique ne peut naître que si ses membres partagent les mêmes convictions.
Le Luxembourg, en particulier, montre que des personnes de langues, de religions, de traditions culturelles et de modes de vie différents peuvent façonner une société ensemble.
La question décisive n’est donc pas : comment faire pour que tout le monde pense de la même façon ? Elle est plutôt : sur quel fondement les personnes peuvent-elles vivre ensemble en paix tout en pensant différemment ?
Pour moi, ce fondement commence par la dignité inviolable de chaque être humain.
D’autres principes en découlent : la liberté, l’égalité, l’État de droit, le respect mutuel, la solidarité et la non-violence.
Ces principes n’exigent pas que nous partagions la même religion ou la même vision du monde. Ils créent au contraire un cadre commun au sein duquel des convictions diverses trouvent leur place.
Ma formation théologique a influencé ma réflexion sur cette question. La foi chrétienne reconnaît à chaque personne une dignité qui ne dépend ni de ses performances, ni de son origine, ni de son statut social.
7. Le désaccord politique sans hostilité
La vie démocratique exige le désaccord, la critique et parfois la protestation. Une société pacifique doit leur faire une place, plutôt que d’assimiler la paix au silence.
Question — Omid Attar
D’après votre expérience de la vie municipale et parlementaire, qu’est-ce qui permet à un désaccord marqué de rester constructif plutôt que de se transformer en hostilité ? Pouvez-vous donner un exemple de dialogue entre des positions opposées, en précisant ce qu’il a permis et où ses limites sont apparues ?
Réponse — Paul Galles
La démocratie se nourrit du désaccord. Une société dans laquelle plus personne n’exprime de désaccord n’est pas nécessairement pacifique ; elle peut aussi être une société où les personnes ont peur d’exprimer leur opinion.
C’est pourquoi je considère comme essentiel de distinguer le conflit de l’inimitié.
Un adversaire politique n’est pas un ennemi personnel. Il peut défendre d’autres intérêts, établir d’autres priorités et parvenir à d’autres conclusions. Cela ne signifie pourtant pas que sa dignité ou sa légitimité démocratique doive être remise en question.
Dans mon travail, tant au niveau parlementaire qu’au niveau municipal, je constate souvent combien cette distinction peut être difficile. La politique s’exerce sous la pression publique ; les médias et les réseaux sociaux récompensent souvent la polarisation, l’indignation et les oppositions simplistes.
C’est précisément pour cette raison que la politique démocratique exige une culture du respect.
Pour moi, cette culture commence par une attitude simple : je dois être disposé à reconnaître que les autres ont pu parvenir à une conviction différente pour des raisons sérieuses.
8. Conseils pour un futur institut de paix
Je développe un projet d’institut indépendant à but non lucratif au Luxembourg, consacré à la paix, au dialogue et à la médiation, et reliant recherche, éducation et initiatives concrètes au sein de la société.
Question — Omid Attar
À la lumière de votre expérience, à quel besoin non satisfait un tel institut devrait-il répondre en premier ? En particulier, quelle initiative réalisable pourrait-il développer avec les écoles, les communes ou les associations pour favoriser le vivre-ensemble pacifique dès l’enfance, et comment pourrions-nous déterminer si sa contribution est utile ?
Réponse — Paul Galles
Je trouve intéressante l’idée d’un institut de paix indépendant au Luxembourg, particulièrement s’il parvient à relier les connaissances académiques à des initiatives concrètes dans la société.
Je mettrais toutefois en garde contre une conception de cet institut comme un lieu exclusivement consacré à la réflexion académique ou aux conférences internationales.
Sa valeur ajoutée particulière pourrait résider dans le développement de la paix comme compétence pratique pour la vie quotidienne.
À mes yeux, un point de départ particulièrement pertinent serait l’éducation à la paix et à la démocratie pour les enfants et les jeunes.
Je pourrais, par exemple, imaginer un programme développé en collaboration avec les écoles, les structures d’accueil pour enfants, les centres de jeunes et les communes.
Ce programme pourrait aider les enfants et les jeunes à résoudre les conflits sans violence, à comprendre des points de vue différents, à reconnaître les préjugés et à pratiquer la prise de décision démocratique.
Un autre axe important pourrait être d’accompagner les éducateurs face aux conflits, à la discrimination et à la polarisation sociale.
Grâce à sa diversité linguistique et culturelle, le Luxembourg aurait même la possibilité de développer des modèles innovants susceptibles d’intéresser d’autres sociétés européennes.
Cependant, un tel institut devrait travailler étroitement avec les organisations existantes, plutôt que de créer des structures parallèles.
Et il devrait évaluer ses résultats.

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