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De l’Inde et du Népal au Luxembourg : un entretien avec Françoise Binsfeld

il y a 5 jours
11 min de lecture
From India and Nepal to Luxembourg — Françoise Binsfeld in conversation with Omid Attar


Dialogues de paix au Luxembourg | Entretien écrit | 29 octobre 2026

Questions : Omid Attar · Réponses : Françoise Binsfeld

Ces questions explorent la paix dans la vie quotidienne, l’éducation et la participation sociale, en s’appuyant sur votre expérience professionnelle et vos réflexions personnelles.

Les opinions exprimées dans cet entretien sont celles de Françoise Binsfeld à titre personnel et ne reflètent pas les opinions ou les positions de la Fondation Henri-Maria Teresa, ni d’aucune autre organisation, institution ou personne à laquelle elle est affiliée.

Traduction française de l’entretien original en anglais. Le texte original est accessible par le lien ci-dessus.


1. La paix à travers l’expérience vécue

Question — Omid Attar

Votre parcours associe le développement international, le travail humanitaire et la direction d’initiatives sociales. Comment ces expériences ont-elles façonné votre compréhension de la paix au-delà de l’absence de guerre ? Pourriez-vous partager une expérience qui a particulièrement influencé votre perspective ?

Réponse — Françoise Binsfeld

Pour moi, la paix est bien plus que l’absence de guerre ou de violence. Elle signifie vivre dans une société où chacun peut jouir de la dignité, de la sécurité et de l’égalité des droits, où les différences sont respectées et où les personnes peuvent façonner leur propre vie sans crainte, discrimination ou exclusion. L’accès à la justice est fondamental pour la paix. Sans justice, sans reconnaissance des souffrances des victimes et des survivantes et survivants, et sans que les responsables des violations des droits humains aient à rendre des comptes, la paix demeure fragile.


La paix comporte aussi une dimension personnelle et éthique importante. En m’inspirant de la philosophie bouddhiste tibétaine, je considère que cultiver la conscience de soi et la compassion, et reconnaître la manière dont notre ego, nos préjugés et notre attachement à nos propres opinions influencent nos relations, sont essentiels à la coexistence pacifique. La paix commence dans notre rapport à nous-mêmes et aux autres, mais elle exige aussi une responsabilité éthique et le courage de nous opposer à l’injustice. Pour moi, la paix est à la fois une pratique personnelle et une responsabilité collective.


Ma compréhension de la paix a été profondément marquée par mon travail auprès de femmes ayant survécu à des violences sexuelles liées au conflit au Népal entre 2016 et 2021. Bien que la guerre civile népalaise ait pris fin en 2006 avec la signature de l’Accord de paix global, ces survivantes continuent de vivre avec les traumatismes, la stigmatisation et l’exclusion sociale, tout en luttant encore pour la reconnaissance, la justice et les réparations.


Ce qui m’a particulièrement frappée, c’est leur courage et leur détermination à défendre leurs droits malgré tout ce qu’elles ont enduré. Leurs expériences ont renforcé ma conviction qu’un accord de paix peut mettre fin à une guerre, mais qu’une paix durable exige la justice, l’obligation de rendre des comptes et le respect de la dignité humaine.


2. La paix dans la vie quotidienne au Luxembourg

Question — Omid Attar

À partir de votre travail au Luxembourg, où voyez-vous les principaux obstacles qui empêchent les personnes de vivre dans la dignité, de ressentir un sentiment d’appartenance et d’entretenir des relations pacifiques au quotidien ? Quels besoins mériteraient, selon vous, davantage d’attention ?

Réponse — Françoise Binsfeld

Le Luxembourg est souvent perçu comme un pays prospère, sûr et multiculturel. Pourtant, à travers mon travail auprès de familles marginalisées et vulnérables, ainsi que de femmes réfugiées ayant subi des violences sexuelles sur leur parcours vers le Luxembourg, j’ai constaté que la prospérité ne se traduit pas automatiquement par la dignité, l’égalité des chances ou un sentiment d’appartenance pour tous.


L’un des principaux obstacles à la paix au quotidien est l’exclusion sociale, souvent liée à la pauvreté, à la discrimination et à un accès inégal aux services essentiels. L’accès à un logement sûr et abordable est particulièrement important. Un logement est bien plus qu’un toit ; il apporte la sécurité, la stabilité et un sentiment d’appartenance. Sans ces fondements, il devient difficile de vivre dignement, de construire des relations de confiance ou de participer pleinement à la société. Je considère donc l’accès à un logement abordable non seulement comme une priorité sociale, mais aussi comme un élément essentiel de la construction d’une société pacifique et inclusive.


Pour les personnes qui ont connu la violence, les conflits ou le déplacement, reconstruire leur vie au Luxembourg peut être particulièrement difficile. Au-delà des traumatismes qu’elles ont pu subir, elles sont souvent confrontées à la séparation d’avec leurs proches, aux barrières linguistiques, à l’isolement social et à l’incertitude quant à leur avenir. Se sentir en sécurité est une première étape essentielle, mais développer un sentiment d’appartenance exige aussi des liens humains, de la confiance et des possibilités de retrouver son autonomie.


L’appartenance implique aussi d’être reconnu, respecté et de pouvoir faire entendre sa voix. Trop souvent, les décisions sont prises pour les personnes vulnérables plutôt qu’avec elles. Je crois que nous devons écouter plus attentivement leurs expériences et les associer à la recherche de solutions.


Cela est particulièrement important pour les enfants et les jeunes. Leurs points de vue sont souvent négligés, alors qu’ils ont des choses précieuses à nous apprendre sur leurs propres expériences, besoins et aspirations. Leur offrir de véritables possibilités d’exprimer leur point de vue et d’influencer les décisions qui affectent leur vie est essentiel pour favoriser le sentiment d’appartenance et l’inclusion.


3. L’égalité des genres et la prévention de la violence

Question — Omid Attar

Votre travail porte notamment sur les droits humains des femmes et votre participation aux processus de la CEDAW. Quels liens voyez-vous entre les stéréotypes de genre, les inégalités et la violence, et comment l’éducation pourrait-elle aider les filles et les garçons à développer des relations plus égalitaires et respectueuses ?

Réponse — Françoise Binsfeld

Les stéréotypes de genre sont profondément enracinés dans nos sociétés et façonnent les attentes concernant la manière dont les femmes et les hommes devraient se comporter, les rôles qu’ils devraient remplir et les voix qui ont le plus de poids. Lorsque ces stéréotypes renforcent des rapports de pouvoir inégaux, ils peuvent perpétuer la discrimination et les inégalités de genre, normaliser les comportements de contrôle et contribuer à la violence à l’égard des femmes et des filles.


Au cours de mes vingt années de travail en Inde et au Népal, j’ai constaté comment les inégalités de genre se croisent avec d’autres formes de discrimination, notamment celles liées au système des castes. Ce qui m’a particulièrement frappée, c’est à quel point des normes sociales profondément enracinées peuvent déterminer les possibilités offertes aux femmes et aux filles, en limitant souvent leur capacité à décider de leur propre vie. Ces expériences ont renforcé ma conviction que parvenir à l’égalité des genres exige plus qu’une modification des lois ; cela implique aussi de remettre en question des attitudes et des structures de pouvoir transmises de génération en génération.


Mon engagement dans le cadre de la CEDAW a encore renforcé cette compréhension. Même lorsqu’il existe des protections juridiques, les stéréotypes et les pratiques discriminatoires peuvent persister. Je crois que nous devons accorder beaucoup plus d’attention à la transformation de ces attitudes sous-jacentes, plutôt que de nous concentrer exclusivement sur les réformes juridiques et institutionnelles.


L’éducation est au cœur de cette transformation, mais elle ne peut pas relever de la seule responsabilité des écoles. Les enfants apprennent de ce qu’ils observent à la maison, dans leur communauté et dans les médias, y compris les réseaux sociaux. Nous devons encourager les filles et les garçons, dès leur plus jeune âge, à remettre en question les stéréotypes, à respecter les limites de chacun, à développer l’empathie et à construire des relations fondées sur l’égalité et le respect mutuel.


Je suis particulièrement convaincue de l’importance d’impliquer activement les hommes et les garçons. Promouvoir une masculinité positive signifie créer un espace où les garçons et les hommes peuvent remettre en question les attentes traditionnelles, exprimer leurs émotions, rejeter la violence et assumer une responsabilité partagée. Ils doivent être des partenaires dans la remise en question des rapports de pouvoir inégaux, et pas simplement les destinataires d’actions de sensibilisation.


Pour moi, prévenir la violence signifie, en définitive, s’attaquer à ses causes profondes. Cela exige non seulement de protéger les femmes et les filles contre la violence, mais aussi de transformer les normes sociales et les relations qui permettent à la discrimination et à la violence de perdurer.


4. Apprendre la paix dès la petite enfance

Question — Omid Attar

Quelle place l’éducation à la paix devrait-elle occuper dès la petite enfance ? Selon vous, comment les familles et les éducateurs peuvent-ils aider les enfants à faire l’expérience de la coopération, de l’empathie et du désaccord constructif à travers les activités quotidiennes, plutôt que par les seules explications ?

Réponse — Françoise Binsfeld

L’éducation à la paix devrait commencer dès la petite enfance, pas nécessairement comme une matière distincte, mais comme une partie intégrante de la manière dont les enfants grandissent, apprennent et interagissent avec les autres. La paix n’est pas simplement quelque chose que nous enseignons par les mots ; c’est quelque chose dont les enfants doivent faire l’expérience dans leur vie quotidienne.


Les enfants apprennent en observant les adultes qui les entourent. La manière dont les parents et les éducateurs réagissent aux désaccords, expriment leurs émotions et traitent les autres peut avoir une influence durable. Nous ne pouvons pas attendre des enfants qu’ils développent l’empathie et le respect si ces valeurs ne se reflètent pas dans notre propre comportement.


Développer la conscience de soi est essentiel. Je trouve particulièrement précieuse l’idée de reconnaître comment notre ego, nos émotions et notre attachement à nos propres opinions influencent nos réactions. Aider les enfants à comprendre leurs émotions et à envisager d’autres perspectives peut poser les bases de relations plus pacifiques.


L’art peut jouer un rôle important dans l’éducation à la paix. Le théâtre, la peinture, la musique et les récits permettent aux enfants d’exprimer leurs émotions, d’explorer différentes perspectives et de développer l’empathie. À travers des activités créatives et collaboratives, ils peuvent faire l’expérience de la coopération et apprendre à apprécier les différences.


Les expériences quotidiennes, comme partager les responsabilités, écouter les autres et résoudre ensemble les désaccords, sont tout aussi importantes. Les enfants devraient se sentir en sécurité pour exprimer leur point de vue, questionner les décisions et participer aux questions qui les concernent.


5. L’appartenance dans des environnements d’apprentissage diversifiés

Question — Omid Attar

Les milieux éducatifs luxembourgeois réunissent des enfants et des jeunes de langues, d’origines culturelles et de besoins d’apprentissage différents. Qu’est-ce qui permettrait de faire en sorte que l’éducation à la paix crée un véritable sentiment d’appartenance et donne à chaque apprenant la possibilité de contribuer ?

Réponse — Françoise Binsfeld

La diversité linguistique et culturelle du Luxembourg est l’une de ses plus grandes forces, mais elle nous met aussi au défi de veiller à ce que chaque enfant se sente accepté, respecté et valorisé, indépendamment de son origine, de sa langue ou de ses besoins d’apprentissage.


À travers mon travail sur la dyslexie et la neurodiversité, j’ai pris de plus en plus conscience du fait que les environnements éducatifs ne sont pas toujours adaptés aux différentes manières dont les enfants apprennent, communiquent et expriment leurs capacités. Une véritable inclusion signifie reconnaître les forces individuelles, comprendre les différents besoins et adapter les approches pédagogiques afin que chacun puisse participer et contribuer.


L’éducation à la paix devrait accueillir cette diversité en encourageant la coopération, le respect mutuel et l’appréciation de perspectives et de capacités différentes. Les enfants et les jeunes devraient aussi pouvoir réellement faire entendre leur voix dans la conception de leurs environnements d’apprentissage.


6. Apprendre au-delà des frontières et des cultures

Question — Omid Attar

À partir de votre expérience des programmes de développement en Inde et au Népal, quelles leçons concernant l’éducation, la participation ou la coopération communautaire pourraient éclairer la construction de la paix au Luxembourg ? Que faudrait-il adapter au contexte local ?

Réponse — Françoise Binsfeld

L’une des leçons les plus importantes de mes vingt années de travail en Inde et au Népal est qu’un changement durable ne peut pas simplement être imposé de l’extérieur. Il exige d’écouter les communautés, de reconnaître leurs forces et de les associer à l’élaboration des solutions.


Je trouve particulièrement inspirant le travail de Nagarik Aawaz, une organisation népalaise de construction de la paix. Son approche réunit des femmes et des jeunes, y compris des personnes touchées par le conflit armé au Népal, à travers le dialogue communautaire, l’éducation à la paix et des initiatives comme les « Women’s Peace Tables » (tables de paix des femmes). Ce que j’apprécie particulièrement, c’est l’importance qu’elle accorde à la transformation personnelle, à la guérison et au renforcement du pouvoir d’agir des personnes pour qu’elles deviennent des actrices et acteurs de paix au sein de leur propre communauté.


Cette approche nous rappelle que la construction de la paix ne relève pas uniquement de la responsabilité des gouvernements ou des institutions. Elle se développe à travers les relations, la confiance et la volonté des personnes d’assumer des responsabilités envers leur communauté.


Bien entendu, le contexte luxembourgeois est très différent de celui du Népal ou de l’Inde. Nous ne pouvons pas simplement transférer des programmes d’un pays à l’autre. Cependant, les principes sous-jacents sont tout aussi pertinents : créer des espaces de dialogue, encourager une participation réelle et veiller à ce que des personnes de différentes origines puissent contribuer à façonner leurs communautés.


J’aimerais particulièrement voir davantage de possibilités pour les jeunes au Luxembourg de jouer un rôle actif dans l’élaboration d’initiatives de paix, plutôt que d’être uniquement considérés comme des participants à des activités conçues par des adultes.


7. D’une idée à un projet pilote concret

Question — Omid Attar

Si un petit projet pilote d’éducation à la paix était développé avec une école, une structure de la petite enfance ou une maison de jeunes existante au Luxembourg, quelle tranche d’âge et quelles compétences pratiques privilégieriez-vous dans un premier temps ? Quels changements rechercheriez-vous pour évaluer si le programme apporte une amélioration significative ?

Réponse — Françoise Binsfeld

Je me concentrerais d’abord sur les enfants de 8 à 12 ans, car il s’agit d’une étape importante pour développer l’empathie, la conscience de soi et la capacité à comprendre différentes perspectives.


Plutôt que d’introduire un programme entièrement nouveau, j’intégrerais l’éducation à la paix dans une école ou une maison de jeunes existante, en travaillant étroitement avec les éducateurs pour identifier les difficultés que les enfants rencontrent dans leurs interactions quotidiennes.


Une approche intéressante pourrait consister à s’inspirer de la philosophie et des valeurs des arts martiaux, notamment le respect, l’autodiscipline, la capacité à gérer ses émotions et la responsabilité envers les autres. Lorsqu’ils sont enseignés en mettant l’accent sur la non-violence, les arts martiaux peuvent aider les enfants à comprendre que la force implique aussi la retenue et le respect d’autrui.


Je compléterais cela par des activités simples de médiation entre pairs, où les enfants apprennent à écouter différents points de vue et à trouver des solutions constructives aux désaccords, avec l’accompagnement des éducateurs.


Pour évaluer si le programme apporte une amélioration, je regarderais au-delà des connaissances acquises par les enfants. Parviennent-ils mieux à gérer leurs désaccords sans agressivité ni exclusion ? Les enfants qui se sentaient auparavant marginalisés participent-ils avec davantage d’assurance et se sentent-ils mieux acceptés par leurs pairs ?


J’associerais les éducateurs, les parents et les enfants eux-mêmes à l’évaluation de ces changements. L’indicateur de réussite le plus significatif serait que ces compétences deviennent visibles dans les relations quotidiennes des enfants.


8. Conseils pour une initiative de paix en développement

Question — Omid Attar

Je développe PeaceWeave, un projet d’institut basé au Luxembourg qui relierait la recherche, le dialogue, l’éducation et la médiation. Selon vous, à quel besoin non satisfait, s’il en existe un, une telle initiative pourrait-elle répondre, et quels partenariats ou conditions l’aideraient à apporter une contribution utile aux côtés des organisations existantes ? Quel serait votre conseil le plus important pour ses premiers pas ?

Réponse — Françoise Binsfeld

Le Luxembourg dispose déjà d’initiatives qui promeuvent la paix, notamment la Schengen Peace Foundation et la Friddens- a Solidaritéitsplattform. Cependant, je vois des possibilités de renforcer l’éducation pratique à la paix et la construction de la paix au sein des communautés à l’échelle locale.


PeaceWeave pourrait contribuer à relier la recherche à la pratique en réunissant des éducateurs, des chercheurs, des organisations de la société civile et des communautés locales. J’apprécierais particulièrement l’accent mis sur l’apprentissage intergénérationnel, en créant des espaces où les générations plus jeunes et plus âgées peuvent échanger leurs expériences, remettre en question les préjugés et apprendre les unes des autres. De tels échanges pourraient aussi favoriser le dialogue entre différents milieux culturels et sociaux.


Mon conseil serait de résister à la tentation d’aborder trop de domaines à la fois. La recherche, l’éducation, le dialogue et la médiation sont tous importants, mais chacun exige des compétences et des partenariats différents. J’encouragerais PeaceWeave à identifier un ou deux domaines dans lesquels il pourrait apporter quelque chose de véritablement complémentaire aux initiatives existantes.


 
 
 

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